Uber: derrière la bataille d’influence un enjeu philosophique !

14REUTERS : KAI PFAFFENBACH

Les paramètres sont bien désormais connus. D’un côté, le nouvel acteur qui utilise les ressources numériques d’une application mobile pour répondre à un besoin sociétal. De l’autre, une profession qui avait organisé son activité à travers un monopole légal.

Entre les deux, un marché dont les normes et la réglementation se décident à diverses échelles (locales, nationales voire supranationales) et dont la règle du jeu est ipso facto bousculée par le succès économique du nouvel entrant.

Champion, devenu symbole, de la « désintermédiation » permise par les plateformes digitales et sociales, Uber connait une croissance exponentielle. Sur la base de sa récente levée de fonds (plus d’1 milliards de dollars), la société américaine de transport est désormais valorisée à hauteur de près de 40 milliards de dollars.

Dans le même temps, le groupe est devenu l’acteur d’une bataille juridique dont les rebondissements sont permanents.
Qu’il s’agisse de son activité de location avec chauffeurs (VTC) ou de sa plateforme de mise en relation entre particuliers (UberPOP),
la société, pour s’en tenir à la situation française, est au coeur d’un bras de fer judiciaire.

Sur la base de la loi Thevenoud du 1er octobre 2014, encadrant la concurrence entre les taxis et les VTC et interdisant notamment à des chauffeurs non professionnels d’exercer, les activités d’Uber Pop sont illégales depuis le 1 janvier 2015. Elles se poursuivent néanmoins. D’une part, car l’offre et la demande demeurent fortes. D’autre part, parce que le groupe conteste la légalité de loi elle-même.
En s’appuyant notamment sur le rejet par le tribunal de commerce de Paris d’une plainte pour concurrence déloyale et sur la transmission de deux questions prioritaires de constitutionnalité.

Derrière cette actualité juridique se joue une bataille d’influence dont les enjeux sont particulièrement intéressants.

Il s’agit de déterminer, derrière la discussion technique de la légalité, quelle est la légitimité.
Autrement dit, où se situe en l’espèce l’intérêt général.

Le lobbying argumentaire des deux parties est bien connu:

D’un côté, on met essentiellement en avant les bénéfices utilisateurs (faciliter à moindre coûts les déplacements), la création d’emplois et de valeur (y compris via la fiscalité) et la convergence avec les politiques urbaines de développement durable.

De l’autre, on insiste sur les questions de sécurité et d’assurance, sur l’opacité des tarifs et sur une concurrence jugée déloyale car ne subissant pas les contraintes et charges supportées par la profession.

 Voilà un bel espace de travail pour un lobbying d’argumentation qui essaye de légitimer à chaque fois des intérêts professionnels.

Avec, au-delà, un enjeu social, juridique et politique qui dépasse le cas particulier d’Uber:

A quelles conditions des barrières d’entrée à l’exercice d’un métier, créant un monopole professionnel, peuvent être  au-delà de leur légalité, légitimes ?

L’irruption de nouveaux acteurs portés par une rupture technologique a le clair mérite de questionner des évidences qui n’en sont peut être plus. D’autant que ces acteurs ne se définissent pas seulement par rapport à une technique mais plutôt par rapport à son usage et à ses bénéfices.
Ce qui fait leur force est moins leur innovation comme telle que sa capacité à répondre à une demande sociale.

Car voilà, bien sûr, un fait qui d’emblée témoigne d’une convergence avec l’intérêt général. Des milliers de chauffeurs,  600 000 clients français, sont mis en relation et conviennent d’une prestation de services librement choisis.
Peut-on facilement opposer le bien public, et pas seulement des intérêts catégoriels, à l’existence de cette communauté ?

Parce qu’elle souvent postérieure aux usages qu’elle entend organiser, la construction des normes doit être pensée comme un chantier permanent. Un chantier ouvert comme tel aux débats argumentés et contradictoires portés par un lobbying responsable. Il n’y a plus dans nos sociétés ouvertes et démocratiques, philosophiquement libérales, de tables de lois sacrées, à jamais gravées dans le marbre. 

A moins que l’on considère, pour en revenir précisément à Uber, que l’Etat est aujourd’hui seul légitime à déterminer quelles doivent être les normes de sécurité régissant les déplacements individuels. Car en réalité, derrière la bataille d’influence et l’échange d’arguments, se tient un enjeu essentiellement philosophique:

Est-ce à l’individu de décider en connaissance de cause, parce qu’il s’appuie notamment sur la puissance de recommandation de la communauté, des conditions de son transport ou est-ce à l’Etat, via la réglementation d’une profession, de s’estimer seul légitime à les déterminer ?

Dans le premier cas il s’agit de placer librement sa confiance dans un tiers dans le second de décider pour autrui de son bien.

On nous permettra, en conclusion, de préférer croire à la majorité d’individus émancipés plutôt que d’entretenir des rentes en choisissant d’être le tuteur d’individus réduits à la minorité.

 

 

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