Lobbyistes et acteurs politiques: je t’aime moi non plus !

Pouvoir et puissance

Rodney Smith

Crédit photo : Rodney Smith

Par définition, le lobbying et la politique sont en interaction permanente. Faire entendre la voix des entreprises et des organisations dans le débat public et dans l’élaboration des régulations et des normes constitue la mission ordinaire des lobbyistes.

L’interaction vire parfois au mélange: il y a des consultants qui sont encartés, il y a des acteurs politiques qui deviennent consultants. Pour autant, ce ne sont pas les agences-conseils en affaires publiques et en lobbying qui votent les lois et signent les décrets.

Une première distinction utile s’impose afin de clarifier les rôles légitimes de chacun :
Le pouvoir c’est la capacité de faire faire, de déléguer l’action.
La puissance, c’est la capacité de faire, de déployer l’action par soi-même.

Le lobbyiste n’a aucune puissance, il ne conduit pas les affaires publiques, il est là pour les éclairer. Souvent vu comme celui qui murmure à l’oreille des puissants, il est avant tout celui qui est attentif à leurs interrogations et à leur besoin de connaissances utiles permettant de nourrir la décision.
Il doit apporter la connaissance des faits et l’expertise nécessaires à la bonne compréhension des enjeux et à la juste détermination des règles et des normes.

La professionnalisation et le développement du lobbying ont accru le pouvoir des agences. Mais cet accroissement du pouvoir ne se fait pas contre les acteurs politiques. Il accompagne plutôt la complexification croissante (technologique, économique, juridique…) des périmètres d’action de la puissance publique.

La question des interactions entre lobbyistes et acteurs politiques se pose avec une acuité toute particulière dans cette période de tension démocratique que sont les élections. Il existe un préjugé tenace voulant qu’à ce moment là le pouvoir des groupes d’intérêts soit maximal et qu’il s’impose mécaniquement aux acteurs politiques.

Or la relation directe entre des sommes hypothétiquement versées avant une élection et les textes votés après demeure à établir formellement. D’autant que l’éventuelle surenchère risquerait bien souvent de se révéler contre productive.
Là où nous pensons une relation mécanique entre deux acteurs (actif / passif) se déroule en fait un processus à paramètres multiples et à interactions constantes. Un processus dont les résultats échappent en partie aux acteurs eux-mêmes.

Don et contrepartie 

Le lobbying en temps d’élection est en fait sujet à beaucoup de croyances, de fantasmes et de suspicions.

Le lobbying « faiseur mécanique de rois », qui finance partis et candidats, est plaisant à évoquer. Il s’agit pourtant d’un imaginaire largement importé. Ce que l’on croit savoir du lobbying est fondamentalement lié aux pratiques anglo-saxonnes ou plutôt à l’interprétation que nous en avons.
Alors même que cette interprétation est sujette à caution et que notre droit et nos usages sont très différents.

Le financement politique par des entreprises est possible aux Etats-Unis.  En 2010, la Cour suprême a même étendu la possibilité offerte aux entreprises de financer les campagnes. Pour autant seuls 1/3 des groupes d’intérêts se mobilisent à ce moment là.¹

Y a-t-il un contrepartie à ce don ?
Des cas avérés de corruption défraient régulièrement la chronique de la vie politique ordinaire.
Mais le financement permet surtout aux entreprises de construire leur possibilité d’accès à la décision publique.
Pendant que les syndicats ou autres organisations essayent de construire des alliances autour de causes qui deviennent ainsi communes.

Sur le principe, l’échange qui s’établit au moment de la campagne électorale tisse un lien en même temps qu’il creuse aussi un écart.
En effet, aux États-Unis, le don est d’abord un acte de communication pour les entreprises reflétant un engagement dans la vie civique plutôt qu’un engagement exclusivement partisan.
Pour reprendre la formule de Guillaume Courty : »les élections sont soutenues par des groupements pour qui c’est une tradition et une façon de se présenter aux différents acteurs politiques, les gagnants comme les perdants. »
La vraie contrepartie est d’abord  un bénéfice d’image lié à la générosité ainsi affichée.

Le lobbying électoral made in France

En France, les entreprises sont mises hors-jeu de la vie politique en ce qui concerne le financement des partis et des campagnes électorales. Depuis 1995, le financement des campagnes et des partis par des personnes morales étant illégal, il y a une autonomie de principe de l’univers politique.

En conséquence, il n’ y a pas de dépendance immédiate du politique envers les groupes d’intérêts. Il n’y a pas de demande du politique. Ce qui ne signifie pas, bien au contraire, qu’il n’y ait pas d’offre. Si l’on entend par là le rôle joué par les organisations qui porte leurs propositions en direction des décideurs.
En France, le lobbying au moment des élections s’exprime notamment par des prises de positions publiques émanant des syndicats par exemple ou de groupements professionnels ou affinitaires. Les groupes d’intérêts incitent le plus souvent leurs adhérents ou sympathisants « à prêter particulièrement attention » à tel ou tel candidat en fonction de ses prises de position et engagements. Il n’aura échappé à personne qu’en 2007, la signature du Pacte écologique, charte environnementale élaborée par la Fondation Nicolas-Hulot, était devenu un véritable enjeu de campagne.

Le pouvoir exercé par les lobbyistes doit alors être requalifié: ils ne sont pas la courroie de transmission de la capacité toute puissante de l’argent mais plutôt des acteurs d’influence valorisant leur position de médiateur.
Connaissant aussi bien les demandes professionnelles et sociales que l’offre politique et ses règles, ils travaillent à leur ajustement permanent. Comme tel, ils contribuent à construire le champ de l’offre politique autant que les journalistes ou sondeurs peuvent le faire.

Concrètement, cette maîtrise des parties prenantes leur permet de délivrer aussi bien des conseils utiles en direction des candidats que d’éclairer les entreprises et les organisations sur la légitimité et la pertinence des acteurs politiques à se saisir ou non de leurs enjeux.

A ce titre, le lobbying en période électorale révèle une économie de l’influence complexe qui tend sans cesse à déjouer toutes les simplifications idéologiques.

Frédéric GENEY
Jean-François PASCAL

1/Wilcox C., Iida R., « Interest groups in American Elections », in The Oxford Handbook of American Political Parties and Interest Groups, Oxford, Oxford, University Press, 2010, p.552-567.

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